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PRESSE
Publié le 18/09/2015
Article de vladimir iakounine dans le journal Russia beyond the headlines
Nous publions ci-dessous un article du coprésident du Dialogue Franco-Russe Vladimir Iakounine « Qui dois-je appeler si je veux parler à l'Europe ? », parru le 15 septembre 2015 dans le journal Russia beyond the headlines distribué avec Le Figaro.


QUI DOIS-JE APPELER SI JE VEUX PARLER A L'EUROPE ?
Vladimir Iakounine, haut fonctionnaire, ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire, coprésident du Dialogue Franco-Russe et ancien dirigeant de RZD, société des chemins de fer russes


À la recherche d'un homme d'État qui pourrait exprimer le point de vue du continent européen, l'ancien secrétaire d'État américain Henry Kissinger ironisait : « Qui dois-je appeler si je veux parler à l'Europe ? ».

Le confort du « guichet unique » est indéniable. Une union d'États souverains, telle que l'Union européenne, apporte beaucoup au développement de l'économie. Tout observateur actif verra que le dialogue au nom des objectifs communs au sein de l'Europe unie se poursuit. Ainsi, il est d'autant plus étonnant que l'Europe unie, qui a réussi à surmonter bien des crises économiques, prenne le chemin de l'autodestruction, de la stagnation de son économie, la voie de la dépendance à l'égard de conditions extérieures dictées par des politiciens qui n'ont rien à voir avec l'Europe.

Parfois, nous, les hommes d'affaires éloignés de la grande politique, avons l'impression que le train de la coopération internationale n'est dirigé que par des hommes politiques, et que les hommes d'affaires n'ont que peu d'infl uence. Pourtant, je suis convaincu qu'aujourd'hui, ce sont les entreprises, la partie la plus lésée par les soi-disant « sanctions », qui doivent attirer l'attention des dirigeants de l'Europe à la contre-productivité des décisions adoptées.

J'ai utilisé le terme « sanctions », car il est entré dans le discours officiel, même si la pression exercée actuellement sur la Russie se situe hors du cadre du droit international, contrairement aux vraies sanctions que seule l'Organisation des Nations unies est en droit d'appliquer. Ces « sanctions » dirigées contre la Russie ont un impact négatif équivalent sur l'économie des pays européens.

Les hommes politiques ont pris l'habitude de penser de manière globale. Pourtant, s'ils quittent brièvement le piédestal du pouvoir et s'adressent à leur peuple, celui qui les élit, ils verront de leurs propres yeux à quel point ces « sanctions » s'avèrent être une arme à double tranchant. Par exemple, pas une semaine ne passe sans que les agriculteurs ne manifestent pour exiger une hausse des prix d'achat et la possibilité d'élargir le marché de la vente, en Russie en premier lieu. Celle-ci a été contrainte d'adopter des mesures de rétorsion et, quand je parle avec mes partenaires en affaires, je constate qu'ils le comprennent. Mais ils peinent à comprendre au nom de quoi cette ligne de démarcation est actuellement tracée entre la Russie et l'Europe.Aujourd'hui, la société et les entreprises européennes, et plus particulièrement françaises, constatent qu'un nouveau « mur de Berlin », qui menace de diviser la Russie et l'Europe, est érigé selon le projet et les desseins des politiciens venus de l'autre côté de l'océan. Le patron de la société américaine de renseignement Stratfor, George Friedman, a dit un jour qu'une éventuelle union économique entre la Russie et l'Allemagne – une alliance des technologies européennes et des matières premières russes – était un cauchemar pour les États-Unis, car ce pays y verrait un très puissant concurrent.

Au cours des cinq dernières années, les banques américaines ont pris une large avance sur leurs concurrents européens en termes de capitalisation boursière et de valeur des actions. Depuis 2010, les titres des principaux organismes de crédit américains ont crû en moyenne de 45%, alors que les organismes européens sont confrontés à une baisse de leurs actions de 17% en moyenne. Quand les banques européennes réduisent leur présence, les banques américaines étendent la leur. Et ces restrictions tirées par les cheveux, que l'Europe s'est imposées comme une pénitence, ne feront que renforcer les positions de l'économie américaine.

C'est sous cet angle qu'il faut voir la pression politique dirigée actuellement contre la Russie. Les Européens sont contraints de suivre cette orientation tout en s'affaiblissant plus que les autres.

Les entreprises étrangères sont actuellement confrontées à de sérieuses difficultés dans leurs activités en Russie. Par exemple, il est impossible pour les entreprises russes de transférer de l'argent aux entreprises européennes et inversement ! Cette stratégie vise non seulement à expulser les entreprises européennes du marché russe, mais également à les remplacer par des entreprises américaines.

Malgré le « serrement des ceintures » temporaire, parfois nécessaire, les restrictions artifi cielles déboucheront, dans un avenir prévisible, sur un progrès dans des dizaines de secteurs de l'économie russe. Les gens de ma génération se souviennent bien de cette expérience... Mais où et avec qui se retrouvera l'Europe unie qui a montré son appétit pour les « sanctions » si impétueusement et avec une telle assurance ? Les principaux instituts de recherche publient des informations sur les pertes financières auxquelles s'exposera l'Europe. Ainsi, selon les estimations de l'Institut autrichien de recherches économiques (WIFO), les restrictions lancées par l'Union européenne et les mesures de rétorsion appliquées par la Russie pourraient conduire à long terme à une perte de 90 milliards d'euros et de 2,2 emplois en Europe.

L'ancien président de la République française, Valéry Giscard d'Estaing, que je respecte profondément, s'est exprimé dans les mêmes termes lors de sa conférence à l'Université d'État de Moscou en mai de cette année. Il estime que l'Occident commet une erreur en optant pour la pression sur la Russie plutôt que pour le dialogue. Néanmoins, M. Giscard d'Estaing a exprimé son espoir d'une évolution positive de la politique occidentale vis-à-vis de la Russie et souligné que l'application des sanctions personnelles contre des personnalités de la politique et des affaires était contraire aux valeurs européennes. Alors, qui dois-je appeler si je veux parler à l'Europe ?