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société
Publié le 8/12/2016
Derrière la conjoncture politique il y a une proximité fondamentale entre les peuples de Russie et de France
Message du coprésident du Dialogue Franco-Russe Vladimir Iakounine aux participants du colloque du 6 décembre 2016


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Chers participants au colloque!
Chers membres de l’association «Dialogue franco-russe»!
Chers amis!

Notre colloque se déroule cette année dans une atmosphère particulière, sur un fond d’événements d’importance mondiale, en vérité. Le référendum sur le Brexit et les résultats des élections présidentielles aux U.S.A. créent un horizon nouveau pour réfléchir aux défis qui se présentent à nous. Les institutions et les états, qui jusqu’ici semblaient des bases solides pour l’ordre mondial actuel, se révèlent sérieusement ébranlés. L’Union européenne, depuis les années 1970 n’a connu qu’un seul mouvement : en direction de l’expansion. L’attractivité des idées européennes est longtemps apparue comme la pierre angulaire des processus politiques et socioéconomiques du Vieux Monde. On s’orientait sur elles, on s’en inspirait. Le Brexit a marqué ici un tournant radical : pour la première fois, l’UE a commencé à se rétrécir. L’idée européenne a été rejetée pour la première fois, non pas à sa périphérie, mais au cœur même de l’Europe unie.

Le séisme de novembre 2016 aux USA a des conséquences encore plus profondes. Dans le monde occidental, l’Amérique s’est longtemps présentée comme une sorte de roc sur lequel on pouvait toujours s’appuyer. Les Européens avaient traditionnellement des relations étroites avec les USA dans les domaines militaires et politique, gardant confiance dans le fait que le «parapluie» américain ne se refermerait jamais au-dessus d’eux. La campagne présidentielle de 2016, et en particulier l’issue des élections, ont montré que c’était loin d’être évident. Il va de soi que beaucoup des choses qu’a dites le président nouvellement élu, ne sont que rhétoriques.

En quoi est-ce important pour nous? En premier lieu parce que nous incombe, à nous Français et Russes, une responsabilité supplémentaire quant au destin du Vieux Monde. La France a toujours été la locomotive politique de l’Europe.

Souvenons-nous au moins que c’est Paris qui fut à l’origine de l’intégration européenne. Le Président De Gaulle, sans doute l’un des plus brillants Européens de toute l’histoire, voyait l’Europe unie comme le projet grandiose de développement civilisé d’un immense espace qui était depuis des siècles un grand champ de bataille. Il est intervenu en faveur du développement de relations avec l’Union Soviétique. Le Général avait une pensée stratégique. Son idée d’une Europe de l’Atlantique à l’Oural faisait partie du tableau complexe d’un monde sans conflits idéologiques et sans armada de chars au centre du continent.

Une grandeur de vues, une capacité à voir plus loin que l’horizon, une expérience politique accumulée au fil des siècles, voilà ce qui a toujours distingué l’élite française et l’a fait ressortir sur le fond des cercles dirigeants d’autres pays d’Europe. A la charnière des années 1980-1990, le Président Mitterrand a été l’un des seuls dirigeants européens à prévoir les éventuelles conséquences négatives de l’effondrement du bloc de l’Est et de la chute de l’Union soviétique. Jacques Chirac, arrivé au pouvoir en 1995, a résolument maintenu le cap de la souveraineté française, ayant bien compris que c’était là un des piliers du projet d’Europe unie. Comme nous nous en souvenons tous, il n’a pas hésité à exprimer la position de Paris sur des questions clés de la vie internationale. En 2003 il s’est élevé clairement contre l’intervention militaire des États Unis en Irak. Le Président voyait clairement quelles pouvaient être les conséquences d’une ingérence extérieure dans cette région du monde complexe et contradictoire.

L’idée de la grandeur de la France a été le principe fondateur sur lequel le Président de Gaulle a établi la Cinquième République. C’est le primat de la souveraineté nationale, le respect de l’impératif de l’intérêt de l’état qui a toujours réuni la Russie et la France. Le partenariat russo-franco-allemand a pris en charge la régulation de la crise ukrainienne. En soi, c’est déjà un grand pas en avant. Les parties peuvent passer au-dessus des désaccords tactiques et proposer un vrai projet pour la solution de ce problème, qui concerne l’ensemble de l’Europe.

Je souhaiterais mentionner le rôle particulier de Paris, qui par la voix de son ministre de l’intérieur a plus d’une fois mis les points sur les i et indiqué les responsabilités de toutes les parties impliquées dans le conflit.

Le Proche-Orient est un autre point de tension sur la carte du monde actuel. Après les attentats de Paris de l’an dernier, qui ont rencontré un écho très vif en Russie, nos deux pays se sont rapprochés pour faire front commun dans la lutte contre le terrorisme. Je vous rappelle les paroles du Président V.V. Poutine, qui en novembre 2015 avait confié à l’état major du contingent russe en Syrie la mission de travailler en collaboration avec les Français et de «les considérer comme nos alliés». A la différence de bien des pays d’Europe occidentale, pressés de jouer un rôle actif au Proche-Orient, la France connaît bien cette région spécifique, où elle est présente depuis des siècles. Cela rapproche objectivement nos intérêts, et nous donne la possibilité d’agir de concert dans la même direction. Jusqu’ici cela n’a pas donné grand-chose. Nous comprenons bien les limitations auxquelles doivent faire face aujourd’hui nos amis français. Cependant le potentiel de coopération est ici tout à fait important.

On ne peut pas ne pas parler d’économie. Traditionnellement nos relations économiques ont constitué une base importante de nos relations bilatérales. Déjà au début du XXe siècle, la Russie empruntait à la France des capitaux et des technologies. Paris est devenue le principal créancier du gouvernement russe. La construction des voies ferrées russes a été en grande partie financée par la Banque de France. La politique a toujours été le moteur des liens économiques entre la Russie et la France. Aujourd’hui, malheureusement, elle est devenue un frein. Selon les chiffres de 2015 les échanges commerciaux ont diminué de plus d’un tiers par rapport à 2014.[1] Les raisons en sont connues: la montée généralisée des tensions sur le continent européen et les sanctions dont les motifs sont politiques. Cependant aujourd’hui l’essentiel est notre volonté politique commune et le désir partagé de tourner cette page de notre histoire commune.

En 2015, lors d’une conversation avec le président du Sénat français Gérard Larcher, V.V. Poutine parlait de la France comme du «partenaire privilégié» de la Russie dans l’Union européenne. Ce ne sont pas que des mots, c’est notre vision stratégique des perspectives bilatérales dans le domaine économique.

L’histoire met à l’épreuve la solidité de nos relations. Le conflit du Proche-Orient reste un facteur important d’inquiétude et un point de divergences. Les perturbations politiques que traverse l’Europe pèsent aussi leur poids. Déjà l’an prochain, la France fera un choix décisif et décidera qui dirigera le pays jusqu’en 2022. Personne ne se risque à prédire qui l’emportera. Les primaires qui se sont tenues il y a quelques jours ont montré une fois de plus que tout était loin d’être joué. Dans tous les cas de figure, la Russie respectera le choix du peuple français. Car derrière la conjoncture politique il y a, fondamentalement, ce qui est commun à nos deux peuples. De grands Français l’avaient bien compris.

Et je voudrais terminer par les mots que le Président Charles de Gaulle avait prononcés lors de sa visite en URSS en 1966. «La visite que j'achève de faire à votre pays c'est une visite que la France de toujours rend à la Russie de toujours... Aussi, en venant vous voir, il m'a semblé que ma démarche et votre réception étaient inspirées par une considération et une cordialité réciproques, que n'ont brisées, depuis des siècles, ni certains combats d'autrefois, ni des différences de régime, ni des oppositions récemment suscitées par la division du monde. Aucontraire, l'estime que nous nous portons a grandi à mesure des expériences vécues et des épreuves traversées».

Ces paroles d’un grand Français et d’un grand Européen, mieux que toutes les formules de circonstances, traduisent ce qui nous a toujours rapprochés et qui continuera de rapprocher nos états et nos peuples.